Témiscamingue : la terre promise et les déménagements de maisons

Au Témiscamingue, les premiers colons s’installent au bout du monde dès la fin du 19e siècle. La voie navigable est la seule option, dans ces premières années. De nombreux portages rendaient le voyage difficile. Cette difficulté est très bien rendue par l’ouvrage d’Arthur Buies, L’Outaouais supérieur, publié en 1889, qui décrit un de ces portages:

« On soufflait, on suait, on pliait sous le fai x par des sentiers tortueux, rocailleux, hérissés d’obstacles, quelquefois entièrement bouchés par la chute récente d’un tronc d’arbre (…) qu’on n’avait d’autres alternative que de se frayer un chemin, soit dans la vase détrempée de la rive, soit en escaladant les rochers les uns après les autres, en s’aidant de son mieux des obstacles mêmes de la route.

On appelait cette aimable opération remonter les rapides à la cordelle. L’un portait au bout de sa lanière de cuir une boîte de thé surmontée de divers menus objets, l’autre un sac de farine, celui-ci un baril de lard, celui-là un poêle ou d’autres articles de ménage, les femmes, car il y en avait aussi quelquefois, portaient ce qu’elles pouvaient; et enfin, deux ou trois hommes tenant le bout d’un câble solidement attaché à l’embarcation, la remontaient ainsi dans le rapide le long des bords, dans l’eau jusqu’aux genoux, sur des lits de cailloux sur les escarpements ou les pentes glissantes des rochers, à travers les taillis et les broussailles emmêlées et tout le temps occupés, par dessus toute chose, à empêcher le choc des billots que le rapide emportait avec lui dans sa course irrésistible. »

Dès les années 1880, la situation s’améliore : le train du Canadien Pacifique se rend à Mattawa; il faut remonter jusqu’au Témiscamingue en bateau à vapeur, fini les portages. Puis, le réseau ferroviaire s’étend vers le nord… À un point tel que dans les années 1920, plusieurs villages sont reliés au sud de la province par le train.

Au bout de ce chemin, qu’est-ce que le colon retrouve? Un terrain fertile, selon ce qu’en dit les brochures gouvernementales qui vantent les mérites d’une terre très propice à l’agriculture, spécifiant même qu’on peut y planter des pommiers… Des pommiers au Témiscamingue, vraiment? C’est ce que dit C. C. Farr dans Lake Temiscamingue District, province of Ontario, Canada, publié en 1893.

La réalité est tout autre. Elle est bien décrite dans le livre de James Wood, Places of last Resort: les terres sont souvent pauvres, et d’un rendement inégal: si un rang est le moindrement prospère, le rang voisin peut quant à lui se trouver en terrain peu fertile. Parfois, les terres sont vallonées et cela rend la culture difficile : on peut labourer en descendant la pente, mais pas en remontant…

Ainsi, arrivé au Témiscamingue, se trouvant sur des terres au rendement agricole incertain, le colon s’installe. Maison, étable, hangars sont construits et la terre est peu à peu défrichée. C’est une opération pénible et dans les premiers temps, on laboure entre les souches… On recommande aux colons de n’avoir que le strict minimum en termes de bêtes, que l’essentiel de leur effort ne doit pas être de s’occuper de ces bêtes mais de défricher et d’agrandir la zone cultivable. Mais après quelques années de dur labeur, parfois, la terre si durement défrichée s’épuise et ne produit plus beaucoup; et alors que la famille grandit, le bois si vital à la vie dans un pays glacial se fait plus en plus rare, on doit aller le chercher de plus en plus loin.

Que faire alors? Se rapprocher du village ou se trouver une autre terre dans la région;
mais les bâtiments presque neufs, seront-ils sacrifiés? Parfois, les terres sont abandonnées, les bâtiments avec…  Mais si un déménageur offre ses services, l’étable, la maison et les dépendances seront déplacées vers une autre terre, sur laquelle leur propriétaire s’installe. Ou vendues à un voisin à qui la fortune sourit et qui les déménage sur sa terre. Ci-dessous, voir un exemple de maison déménagée, celle-ci dans la région de Victoriaville ( BANQ,  E6,S7,SS1,D43124 À 43135 )  :

Mais tous n’ont pas la chance d’avoir à leur disposition un véhicule motorisé, comme ci-dessous. Comment procèdait-on avant le moteur à explosion, avant le moteur à vapeur? Selon le témoignage de mon père, dans la petite municipalité de Béarn au Témiscamingue, mon grand-père, Rosaire Douaire procède à ce genre de déménagement seul en utilisant un arrache-souche: ce type d’appareil est un genre de pieu vertical ayant une branche latérale qui sert à atteler un ou deux chevaux. Une image vaut mille mots, voici un exemple d’arrache-souche ( source : BANQ, E6,S7,SS1,P2319 ) :

Pour déménager une maison, on commence par soulever la maison à l’aide de vérins à vis: on tourne le vérin et lentement, la maison s’élève. La force à exercer est considérable. Une fois la maison levée, s’il y a un solage de pierres, on enlève celles-ci, puis on glisse des patins de bois sous la maison. Parfois, la grange glisse sur deux lisses de tremble et sous les lisses de tremble, on insère des rondins qui permettent de mieux glisser : ça ne roule pas vraiment sur les rondins, mais ça glisse mieux.

Si c’est une étable que l’on déménage, la solidité du bâtiment n’est pas comparable à celle d’une maison qui possède des cloisons intérieures; pour une étable, il faut aller chercher de longs et fins arbres dans le bois et l’on cloue ceux-ci en diagonale contre les murs intérieurs afin de solidifier le bâtiment. . .

Ensuite, on plante le pieu de l’arrache-souche dans le sol dans un trou creusé à la tarrière, à environ 80-100 pieds de la maison. Une portion de 4 pieds du pieu dépasse du sol. Un câble d’acier est fixé du pieu à la maison, très bas autour du pieu. Le câble est fixé par un noeud autour du pieux; il passe par une poulie fixée sur la maison par un autre noeud, puis revient s’enrouler autour du pieux.

Les chevaux sont attelés au bras de force qui fait environ 8 pieds de long et à mesure que les chevaux tournent autour du pieu, le câble s’enroule et la tension monte. À chaque rotation de l’arrache-souche, les chevaux enjambent le câble qui se trouve à 6 ou 8 pouces du sol.

Au premier tour complet du pieu, la maison ne bouge pas; la tension s’accumule dans le câble. Puis, lentement, elle avance. Lorsque les chevaux tirent, le câble n’est pas toujours tendu, il y a des « lousses » qui se crééent périodiquement, alors que le bâtiment continue sur son élan…c’est dire de la force générée par l’arrache-souche! Quand la maison approche du pieu, on arrête le manège, on retire le pieu du sol puis on le re-plante quelque 100 pieds plus loin en creusant à la tarrière. Et ainsi de suite… jusqu’à ce que destination s’ensuive!

Le pieu vertical autour duquel s’enroule le câble d’acier s’use rapidement. On utilise parfois une enveloppe d’acier que l’on glisse sur le pieu et cela protège le bois du pieu. Parfois aussi, le bras d’attelage est en acier.

Une autre variante :   le câble est fixé non pas au pieux, mais à un second pieux situé à mi-chemin entre le premier pieu et le bâtiment à déménager. La force de l’essoucheuse est fabuleuse: une anecdote le révèle. Une maison à déménager se trouve posée sur des billes de bois; signe du progrès, avec un bulldozer, mon grand-père essaie de tirer celle-ci, mais les patins de bois s’enfoncent et se calent dans la terre. La solution? On retourne avec l’essoucheuse: les deux chevaux tirent avec succès la maison hors de son bourbier et elle suit son chemin… Et un cheval seul peut déplacer sinon une maison, du moins une grange.

Une modernisation, donc: un déménagement de maison au bullzoder (voir image ci-dessus, source – ANQ : cote E6, S7, P13923, tirée de L’Abitibi-Témiscamingue, terre de bâtisseurs par P.Trépanier et R. Dubé, Éditions GID, 2005). Parfois, la maison est tirée un peu comme cela était fait avec l’essoucheuse, sur des patins fait de rondins de bois, comme ci-dessus. D’autre fois, la maison est levée très haute, déposée sur des blocs, et un le camion ( la float) qui a servi à transporter le builldozer est positionnée sous la maison. La maison est descendue sur la float, puis la remorque s’élance, précédée par le bulldozer qui abat les arbres de part et d’autre de l’étroit chemin afin de faire place à la maison. Dans une grande pente, le bulldozer doit aller se placer derrère la maison afin de l’empêcher de reculer: le bulldozer se colle derrière la maison et retient doucement la maison à mesure que le camion monte la pente. Arrivé dans un champ, les curieux qui suivent pour voir si Douaire va réussir voient que les clôture des champs nuisent au passage de la maison — elles sont tirées du sol par les curieux puis replacées par eux ensuite. La maison fait ainsi 1.5 miles en 1 heure… et se rend à destination au village de Béarn, au Témiscamingue!

Plus tard, avec le progrès, le déménagment des maisons à l’aide d’arrache-souche est relégué au folklore… mais le progrès amène ses complications: si le bullbozer est efficace, les nombreux fils électriques qui envahissent les campagnes sous l’électrification rurale doivent être débrochés pour laisser passer les maisons….

Je me demande si ce genre de déménagement à l’essoucheuse était répandu dans nos campagnes, ou si la méthode utilisée par mon grand-père était plutôt rare…

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2 commentaires pour Témiscamingue : la terre promise et les déménagements de maisons

  1. Ping : Déménagement de maisons…suite | histoireduquebec

  2. Phil dit :

    Wow!
    Merci de partager ça Gilles!

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