Le glissement de terrain de Saint-Alban

Au hasard d’une promenade sans but précis en Mauricie, j’ai croisé sur mon chemin cet intriguant monument commémoratif. Je fais demi-tour, je gare la voiture au bord du chemin, j’inspecte le monument ainsi que ce qui se trouve aux alentours.

Le paysage situé derrière le monument laisse deviner un cataclysme important qui a profondément modifié la géologie de la région; j’imagine déjà l’ampleur de ce glissement de terrain.

Pour me documenter, je parcours le web et je trouve cette photo qui montre les traces de ce glissement de terrain, prise en 1955, et tirée des travaux de Pierre Bédard du département de génie géologique à l’École Polytechnique de Montréal. Il s’agit en fait d’un anaglyphe, donc on peut le regarder avec des lunettes 3D pour mettre en valeur le relief…!

Mais même sans ces lunettes, on voit l’important chamboulement de terrain dans la partie gauche de la photo, vers le bas.

Je me lance sur le site de la BANQ, dans les quotidiens de l’époque, pour obtenir des détails historiques. Le premier titre à relever la catastrophe est l’édition du 30 avril, 1894 de La Patrie:

En gros, un voyageur rentré à Montréal et attablé au St-Lawrence Hall signale donc cet évènement qui s’est produit le soir du 27 avril 1894, soit trois jours plus tôt; le voyageur rapporte les faits (avec assez d’exactitude, comme les articles des jours suivants le montreront) – soit le cours de la rivière Sainte-Anne qui a complètement été chamboulé, les ponts emportés par les eaux, les maisons détruites, les vies perdues.

Dans la même édition du 30 avril 1894 de La Patrie, on fournit plus de détails, une description quasi-hallucinante :

Sainte Anne de la Pérade, 30. L’inondation à Saint Albans (sic), compté de Portneuf a eu lieu vendredi soir, à 8 heures. Les bords de la rivière qui sont en glaise et de 150 pieds au-dessus du niveau du fleuve se sont écroulés, bloquant le chenal naturel de la rivière sur une (sic) espace de plus de 5 milles de long.

L’eau a monté de 100 pieds instantanément au-dessus de la masse de terre qui a ainsi tombée dans le milieu de la rivière.

Quelques instants après, la masse de terre s’est mise en mouvement et est descendue vers le village de Saint Albans (sic) entraînant le pont avec elle. L’eau au village a monté de 4 pieds au-dessus du pont qui était de 75 pieds au-dessus du lit de la rivière.

À dix heures dans la soirée, la masse de terre qui se meuvait lentement est arrivée à St Casimir.

Là aussi, des ponts ont été emportés. Enfin, à 11 heures, l’amoncellement de glaise est arrivé à Ste Anne où il a emporté les deux piliers de pierre du nouveau pont en fer, toutes les dalles de la manufacture de J A Mousseau et la maison de M. David Gauthier qui a complètement disparu sous la terre.

Il y avait 4 personnes dans la maison. On les suppose mortes. On vit aussitôt de la fumée s’échapper de plusieurs maisons qui ont été démolies par l’avalanche et qui ont pris feu. Plusieurs centaines d’animaux ont péri. On en voit flottant sur la rivière.

D’autres, passent près de la rive apparemment encore vivants, mais trop épuisés pour pouvoir l’atteindre.Le travail du chantier de Sainte-Anne est complètement interrompu. Au moins 5,000 hommes ont visité le théâtre du désastre hier.

Les dommages sont évalués à plus de $700,000.

Imaginons la scène : pendant trois heures ce soir-là, la vague de boue provoquée par le glissement de terrain s’est donc rendue vers le fleuve, détruisant tout sur son passage. La famille des Gauthier est disparue; et le lendemain, un habitant dont la maison a été démolie décède à son tour, des contre-coups du branle-bas de combat.

Quelques extraits de l’édition du 1er mai de La Patrie :

St-Albans (sic), lieu du sinistre, est située à environ 6 milles de la gare de Lachevrotière et à une distance à peu près égale de Ste-Anne de la Pérade. L’endroit où le désastre a eu lieu est à 3 milles du village de St-Albans (sic).

À cet endroit, il y a une courbe et au-dessus une chute de 150 pieds de hauteur.

(…)

L’aspect du pays est complètement changé. Le lit de la rivière est soulevé, la chute d’eau est disparue et est remplacée par un champ, enfin tout ne respire que la désolation.

Le meilleur récit est toutefois celui du 2 mai 1894:

C’est près de Saint-Basile dans Portneuf que s’est produit l’éboulement.

Comme le rivage [de la rivière Sainte-Anne] forme une côte escarpée de 150 pieds de hauteur au-dessus de la rivière, l’eau s’est mise à monter entre les deux rives, sans dévier de son cours. Lorsque l’eau eût monté de 125 pieds, dans cette profonde vallée, la terre qui faisait obstacle au cours de la rivière céda sous l’immense pression du volume liquide.

On comprend la course furibonde qu’ont pris les eaux dans leur lit. Il s’est produit alors un déchaînement indescriptible d’eau, de pierres, de quartiers de rochers, d’arbres, etc.

Aussi pas un obstacle ne pouvait résister à une telle force. La chute de 100 pieds et le moulin Gory qu’elle a recontré à une douzaine de milles plus loin ont été enfouis sous 60 pieds de terre. À cet endroit, la rivière Sainte-Anne fait une courbe. Pour suivre son cours sans dévier, la rivière devait frapper un rocher de 150 pieds de hauteur, qui forme la rive nord.

C’est cette rive que les eaux ont culbuté et emporté avec elles.

On découvre donc que la source de cet éboulement qui a frappé Saint-Alban se trouve en fait beaucoup plus en amont sur la rivière Sainte-Anne. Une deuxième dépêche est rapportée, toujours dans l’édition du 2 mai 1894 de La Patrie:

La rivière Jacquot se jette dans la rivière Sainte-Anne, près des bois francs, concession de Portneuf. C’est quelques arpents plus haut que s’est produit le premier éboulement. Vingt arpents environ de terre, faisant partie de la seigneurie de Grennough, sur la rive nord de la rivière, ont disparu dans les eaux soudainement.

Le journaliste continue son récit et souligne qu’une « émanation de gaz » est survenue au moment de l’éboulement, ce qui est difficile à comprendre – est-ce de la poussière de sable, d’un gaz de schiste libéré du sous-sol suite au grand éboulement, etc?

Tous les cultivateurs, dont les fermes se trouvent près des lieux de la catastrophe, assurent qu’ils ont ressenti de violentes secousses de tremblement de terre et de fortes émanations de gaz ou de poudre. La catastrophe qui s’est produite vers 8 heures du soir, suffoquant bêtes et gens, au point de les rendre malades.

Autre élément surprenant, le bruit de cet éboulement a parcouru plus de 30 kilomètres:

Un bruit sourd aurait été entendu jusqu’au Cap Santé.

Enfin, pour conclure sur deux notes positives, la famille Gauthier a été retrouvée saine et sauve, un demi-mille en aval du point où leur maison se trouvait:

La famille Gauthier a disparu avec sa maison, mais hier, dans le cours de l’après-midi, de courageux sauveteurs ont réussi à les sortir vivants de leur terrible position.

Concluons donc cette première note positive en en disant que la famille Gauthier a passé du 27 avril au soir jusqu’au 30 avril en après-midi coincée sous terre. Il importe de chercher la littérature pour voir si un témoignage plus loquace peut être trouvé,…. peut-être ici?

Dernière note positive, une personne qui avait été rapportée morte n’aurait finalement pas péri des contre-coups de l’évènement:

Monsieur Prospère Darveau a éprouvé beaucoup de peine à se sauver avec sa famille, pour laquelle il a accompli des actes d’héroïsme. Ce brave homme a failli périr des suites de l’énorme fatigue qu’il s’est imposée en ces circonstances.

Puis, le 4 mai, toujours dans La Patrie, on rapporte finalement ceci au sujet de la famille Gauthier:

Malgré les plus actives recherches, on n’a pas pu trouver les corps de la famille Gauthier, ensevelis sous les décombres de leur maison, renversée par les eaux déchaînées de la rivière. On est maintenant convaincu qu’ils ont été entraînés par les eaux.

Finalement, et c’est là un élément quelque peu surprenant, la navigation sur le Saint-Laurent a été fortement perturbée par le volume de décombres emportés par les eaux de la rivière Saint-Anne.

* * *

Un récit de même qu’une photo des lieux est publiée ici; je me permets de reproduire l’image ci-dessous.

Ébouli à Saint-Alban, 1894.

* * *

Finalement, une autre lecture intéressante : 14 naufragés de St-Alban et la bonne sainte Anne ou récit de la catastrophe du 27 avril 1894, avec le portrait des 14 naufragés par le R. P. Frédéric de Ghyvelde. L’ouvrage décrit ce que deux familles de survivants ont vécu, soit les Darveau et les Audy. Le récit est hallucinant: pris dans la nuit, la maison basculant dangeureusement, entourés de toute part par des torrents qu’ils entendent mais ne voient pas, les deux familles errent dans la nuit, devant fuir à deux reprises la montée des haut, en attendant l’aube. Le livre a été publié au profit des naufragés en 1894. L’ouvrage est accessible ici et est aussi disponible en réimpression sur des sites comme amazon.com ou abebooks.ca.

Tirée de cet ouvrage, la gravure ci-dessous reproduit la ferme en ruines de la famille Darveau.

Ferme de M. Darveau, après le désastre

L’autre mérite de cet ouvrage: il reproduit le texte d’un rapport produit par Mgr Laflamme sur l’éboulis. Cet texte est fort complet et vient quantifier l’événement d’un point de vue technique.

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6 commentaires pour Le glissement de terrain de Saint-Alban

  1. Michel Léveillé dit :

    Eh bien! Vous avez ratissé large dans votre promenade en Mauricie. St-Alban est dans Portneuf!!! Sans malice 🙂

  2. bouchard monique dit :

    vraiment très intéressant

  3. bouchard monique dit :

    merci de toutes ces recherches sur l¨histoire du territoire et des faits passés
    merci encore et heureuse de communiquer avec vous chercheurs de la peite histoire de notre sol québecois…….

  4. Bruno dit :

    Merci beaucoup pour lhistoire complete j’etais a la peche a st casimire sur la riviere et nous avont vue un tres vieu tracteur a moitier enterrer dans les eau de la st anne maintenant nous connaisson leur prevenance

  5. M. Germain dit :

    Nous habitons à St-Alban . Le danger est toujours présent. Il y a eu des expériences fait par l’université Laval il ont réussi à provoque un éboulis environs a Un demi mille de la montagne . Un grondements très forts retenti après que la nuit fut tombé. Au matin , les résidents ont eu toute une surprise. Une ferme a eu des problèmes avec les silos qui s enfoncent dans le sol et menaçent de basculé . St-Alban bouge toujours . M. Germain 😱😱😱

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